L'auteur
Chef du Service Information, presse et publications à l'Union des Villes et Communes de Wallonie
Quévy, petite bourgade rurale frontalière du Hainaut, vient de faire adopter sa motion hors AGCS en séance du conseil communal. Elle rejoint ainsi la famille des nombreuses communes wallonnes qui ont refusé que l'AGCS affecte la capacité propre de gestion, d'organisation et de financement des services publics. L'Echevine, Camille Dieu, par ailleurs Députée fédérale, est à l'origine de cette motion quévysienne. Avec la verve qu'on lui connaît, elle tenait, ici, à faire connaître sa démarche auprès des collègues municipalistes wallons. Pour que l'égalité des chances soit une réalité…
OMC – AGCS : mode d’emploi
L'Accord général sur le commerce des services (AGCS ou en anglais GATS pour General Agreement on Trade in Services) a été lancé par l'Organisation mondiale du Commerce (OMC) en 1994. Il fait partie des négociations entre Etats (148 membres) au sein de l'OMC. Il est entré en vigueur en janvier 1995.
Il est présenté par l'OMC comme "l'un des accords les plus importants de l'Organisation mondiale du Commerce… Il est le premier et seul ensemble de règles multilatérales régissant le commerce international des services. Il constitue le cadre dans lequel les entreprises et les particuliers peuvent exercer leurs activités". Il incite à l'échange mondial des services, ceux-ci étant vus comme un pan de l'économie.
Le point de vue de l'OMC est le suivant: "Etant donné que le secteur des services est le plus grand et le plus dynamique de l'économie mondiale, avec plus de 60 % de la production mondiale et, dans beaucoup de pays, une part encore plus élevée de l'emploi, l'absence d'un cadre juridique pour le commerce international des services était une anomalie et un danger: une anomalie car les avantages potentiels de la libéralisation sont au moins aussi importants pour les services que dans le secteur des marchandises, et un danger car il n'y avait aucune base juridique permettant de résoudre les conflits entre les intérêts nationaux".
De nombreuses voix s'élèvent pour reprocher à l'AGCS d'avoir un objectif, dans le cas particulier des services, qui se concentrerait uniquement sur la marchandisation et la valorisation commerciale de la notion de services publics essentiels (tels l'éducation ou le système de santé), prenant ainsi le pas sur le bien-être réel des populations concernées.
Depuis un certain temps déjà, une série de villes et communes se sont déclarées "zones hors AGCS" et ont adopté des motions en ce sens. Tel est le cas, par exemple, de Vienne, Oxford, Vancouver, Melbourne, Genève, … En France, 794 collectivités territoriales se sont déclarées "zones hors AGCS", dont Paris. En Wallonie, une série de villes et communes ont également agi en ce sens: La Louvière, Liège, Charleroi, Mons, Gembloux, … La Ville de Bruxelles s'est également déclarée hors AGCS.
Il s'agit avant tout d'un signal symbolique mais néanmoins déterminé. En adoptant une motion, la commune fait savoir à sa population qu'elle refuse que toute négociation dans le cadre de l'AGCS affecte sa capacité propre de gestion, d'organisation et de financement des services publics qu'elle met à disposition de tous ses citoyens.
M.C.: Comment Quévy, petite commune rurale frontalière, est-elle parvenue à être conscientisée par les problèmes de l’AGCS?
Camille Dieu: En 2005, avec une autre collègue députée, j’ai déposé une résolution relative aux négociations AGCS à l’OMC. J’étais donc déjà fortement sensibilisée au sujet. Arrivée au Parlement fédéral, j’ai ainsi dû m’occuper de la libéralisation de La Poste et de la SNCB, Belgacom ayant déjà consolidé. Quand on observe les principes de fonctionnement d’une telle libéralisation, ainsi que la problématique qui est liée aux services d’intérêt général, on voit que c’est très similaire aux principes de l’AGCS. Il m’était donc impossible de ne pas conscientiser ma commune à cette menace.
Quel est, pour vous, le plus grand danger de l’AGCS pour le pouvoir local?
Comment faire, quand on sait que l’Etat ne peut plus subsidier comme il le veut son opérateur historique et que, par ailleurs, un opérateur public ou privé, belge ou étranger, va s’emparer des créneaux les plus porteurs? Le glissement sémantique est, d’ailleurs, tellement lourd de sens: on parle aujourd’hui de service universel plutôt que de service public. Qui va dorénavant assurer ce service, et avec quels moyens? Dans le cadre de l’AGCS, on nous dit que la commune peut continuer de maintenir le service universel. Le tout est de savoir comment? C’est dommage car le service public est garant de la cohésion sociale, des principes d’égalité et de solidarité.
Il s’agit, somme toute, de décisions anti-démocratiques?
Ce n’est pas anti-démocratique en soi car la communication politique passe d’échelon en échelon, de la commune vers le Fédéral, vers l’Europe. Les décisions AGCS sont anti-démocratiques car il n’y a aucun contrôle. Et donc, les communes subissent les décisions sans qu’elles aient été consultées. Pour les villes et communes, cette problématique fait apparaître des enjeux majeurs qui touchent à des principes essentiels de la démocratie locale. Les communes veulent une ville solidaire, où règne la cohésion sociale, où l'exclusion sociale est combattue et où l'égalité des chances est une réalité. La libéralisation des services voulue par l'OMC met ces principes en péril. Il faut que nous soyons nombreux à en prendre conscience.
Quévy est convaincue que le service local à la collectivité risque d’être mis en péril?
Les services à la collectivité - je pense en particulier à l'éducation, à la santé, à l'eau, à l'énergie, à la culture, à l'environnement… - ne peuvent être soumis à la seule loi du marché, à la seule rentabilité, et ce au détriment de leur utilité sociale. Quévy entend ainsi défendre les services collectifs, qu'ils soient publics ou de type associatif, agréés et financés par les pouvoirs publics. Non pas les défendre au nom de quelques droits acquis, mais bien les défendre au nom de la qualité du service au citoyen et parce qu'il s'agit d'un enjeu fondamental pour assurer le développement de la démocratie. Des services essentiels, confiés à des groupes économiques pressés par des objectifs et dont les centres de décision n'ont guère de liens avec les lieux et les populations desservies, constituent un risque auquel ma commune refuse de souscrire.
Quévy a déjà dû subir des décisions en ce sens?
On nous a récemment supprimé un bureau de poste et un guichet de gare. On a donc été très sensibilisés à la problématique de la libéralisation des marchés. Au niveau européen, on nous dit que c’est pour le bien du consommateur. Je n’y crois pas. On a vu, notamment, ce que cela a donné avec le prix de l’énergie. Je viens d’ailleurs de déposer une résolution pour donner la possibilité aux communes qui le peuvent de créer une agence postale communale. Et ceci, dans un souci de continuité du service public.
Vous êtes, je pense, particulièrement attentive au futur de l’enseignement?
En effet. En matière d’enseignement, par exemple, je me suis vite rendu compte que si une chaire privée s’installait en Belgique, l’Etat devrait financer tout l’enseignement, belge ou extérieur, dans le cadre des règles de l’AGCS. La commune devrait donc finir par assurer l’enseignement sans subsidiation. Mission impossible. On reviendrait donc à un enseignement réservé aux plus favorisés, à une situation vieille de deux siècles.
Vous pensez que la motion de Quévy servira la cause des communes hors AGCS?
Le but de cette motion est d’attirer l’attention de la population à la marchandisation de l’économie et des services. De tous les services. Car, le problème dépasse largement le cadre simple du service public. Les gens, je pense, ont perdu la notion de la différence qui existe entre le public et le privé. L’idée est de transmettre également l’information à toutes les communes wallonnes car c’est en se solidarisant qu’on arrivera à s’opposer. Quand les négociateurs vont à l’Europe, et donc vers l’AGCS, ils doivent tenir compte d’un avis qui devient de plus en plus général.
Vous êtes confiante en l’avenir?
Je suis de nature optimiste et je me bats donc jusqu’au bout. Ici, il faudra être très vigilants car le chemin est très étroit, certes. Notre motion est déjà un pas en avant, elle permet de conscientiser au problème. C’est déjà cela.
Florence Lecompte, Bourgmestre de Quévy, à propos de la motion hors AGCS
"Madame Dieu, notre échevine, a été à la base de cette motion. Le fait que la commune voisine de Mons ait déjà voté sa propre motion a aussi beaucoup influencé la décision. Le conseil communal, tous partis confondus, était unanime pour déclarer qu'il faut sauver le service public. L'égalité des chances est à ce prix. Partout, dans notre pays, on remarque que les services publics deviennent de plus en plus coûteux pour l'usager: la médecine, l'enseignement… C'est un peu comme si la société voulait se diviser en deux classes, les riches face aux personnes en difficulté. Il était donc grand temps de réagir: Quévy s'est désormais doté d'un outil de revendication fort.
L'exemple le plus parlant a été la fermeture d'un bureau de poste à Quévy. L'idée était, pour La Poste, d'améliorer le service au citoyen. On en est loin aujourd'hui. Sans compter que des emplois ont malheureusement été supprimés, avec toutes les conséquences pour la commune. Tout cela va dans le sens d'une privatisation à outrance. Et maintenant, on nous annonce des fusions en matière de sécurité civile et de services incendie. Une véritable claque, pour nous! Comment, dans ces conditions, offrir un service public adéquat?
L'avenir n'est pas rose: les communes, véritables relais de la démocratie, sont en train de mourir. Je reste ainsi persuadée qu'un jour ou l'autre les petites communes devront disparaître. Par exemple, les normes ministérielles deviennent fort exigeantes et peu en concordance avec la réalité de la base. Il est parfois impossible de respecter ces normes avec les moyens qui nous sont donnés. Nous devons donc prendre des décisions impopulaires et il est très difficile d'expliquer cela aux citoyens. Notre motion crée donc une conscientisation bienvenue car nous communiquons à ce propos".